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         LES MINUTES
 
 


                                 DE SABLE MEMORIAL
 



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mélodieux comme le roucoulement de ce cou, ou
le crapaud flûtiste qui tourne au gré de ma plume
de fer et de mon front de marbre blans, ces pages
de ses mains fidèles servantes, des ses mains blan-
ches pareilles à des étoiles de mer à cinq branches.
    Crapaud à la peau séraphique, ouvre ton ventre
gileté de blanc, offre le noir interne de ton ventre
au bec inassouvi de ma plume de fer. Abreuve de
ta substance ma plume de fer, crapaud bon servi-
teur, pour que j'épanche un récit de mon front,
utile à ceux qui le liront.
    Tous les jours, enlacés amis, nous marchions
laissant passer l'heure coulant des sabliers,
géantes fourmis, momies debout sur notre route.
Et les caresses de ses mains sur ma peau blanche
de satin laissaient se convulser les serpents verts
des spasmes.  Moi qui aurais voulu être assez
affreux pour faire avorter les femmes dans la rue
ou mettre au monde des enfants soudés par le
front, je ne maudis point ma beauté, mettant à
mes genoux l'éphèbe prosterné, et ce jour, crapaud
bon serviteur, je te tolérai un rival.
    Et tous ces plaisirs n'étaient pas avant le jour
où sur mes pas la mort s'assit à son chevet le gar-





 
  dant de son œil crevé et tissant sur son lit les fils
de ses mains glauques.

   Les mourants regardent leurs mains. Les mains
des mourants sont des mondes. Les mains de ceux
qui vont mourir, gourdes et lourdes, sont fécondes
en lutins d'épouvantement sur les épidermes
dormants. Sur l'ivoire de leurs phalanges se livrent
des combats étranges. Jusqu'à la fin des lende-
mains les anges gardiens sont des anges corps à
corps au serpent d' Héden enroulés comme des
bagues autour des mains. Sous le frou-frou des
serpents bleus les mourants regardent leurs mains
coulant comme un fleuve d'opale d'un regard figé
de faïence.
   Les mourants regardent leurs mains. Leurs yeux
sont rivés à leurs mains et leur ouïe au chant du
hibou ; vous n'obtiendrez leur regard fou qu'en
posant vos mains sur leurs mains, en posant sur
leurs mains de fièvre une caresse de vos lèvres.
   Les mains des mourants sont des croix. Qui les
souilla fut sacrilège. Mais c'est leur seul espoir
contre les démons hâves.






 
 

La double page est issue de l'édition Fasquelle de "les minutes de sable mémorial" d'Alfred Jarry.